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Décembre 2012 - n°684 : Les dix tares


par Stéphane Delorme

Le numéro de fin d’année liste traditionnellement les Top Ten – ce numéro ne déroge pas à la règle. Après une année 2011 généreuse, 2012 rassemble sur les premières marches un petit nombre de grands cinéastes : Carax, premier haut la main, Coppola, Cronenberg, Sokourov et Ferrara, qui rattrape le temps perdu avec un film de 2007 (Go Go Tales) et un film de 2011 (4h44). En réalité l’éventail générationnel est plus large : Jeff Nichols, Miguel Gomes, Ira Sachs, Nadav Lapid, Joachim Trier, Leïla Kilani, Xavier Dolan, Stefano Savona, Rabah Ameur-Zaïmeche s’invitent dans tous les classements. En revanche, les films de grands anciens comme Resnais (Vous n’avez encore rien vu), Kiarostami (Like Someone in Love) et Oliveira (Gebo et l’ombre) sont peu ou pas du tout cités.

Plutôt que de commenter les Tops, nous avons préféré nous attarder sur les tares du cinéma d’auteur contemporain. Ce geste s’inscrit dans la politique critique affirmée de la revue, travail mené avec le texte sur « les experts » (n° 678), le compte-rendu cannois (« phallos, salauds, machos, etc. », n° 679) et avec la couverture du numéro de novembre sur un film que nous n’avions pas aimé, Amour de Haneke. On défend forcément un cinéma contre un autre, cela a toujours été la politique des Cahiers, mais il faut aussi pouvoir s’attarder autant sur l’un que sur l’autre. S’enfermer dans une tour d’ivoire calfeutrée de grands films passerait sous silence la réalité commune du cinéma. Il faut s’attarder sur ce qui coince.

Quelle est cette réalité aujourd’hui ? Un cinéma reposant sur un certain nombre de conventions et de clichés avançant masqués, avec une très lourde tendance pontifiante que plusieurs de nos « dix tares du cinéma d’auteur » épinglent (« un sérieux de pape », « le radical chic », « le culte de la maîtrise »). Un cinéma aussi plombé par des habitudes de financement consacrant le scénario comme entité suprême et le tournage comme exécution d’un cahier des charges. Cet appauvrissement des puissances du cinéma semble oublier que toutes ses différentes composantes pouvaient être le lieu d’une véritable invention. Qu’en est-il de la lumière ? Du montage ? Du jeu des acteurs ? De tout ce qui heurte le sens commun, qui bouscule un récit, un éclairage, un raccord, et permet à un film de se graver dans notre mémoire ? Combien de films sortent des sentiers battus ? Combien sont pensés comme un « premier film » ? Le ratage triste de Main dans la main de Valérie Donzelli, après le triomphe de La guerre est déclarée, vient montrer comment l’inspiration peut être tarie par un lissage généralisé.

Or nos Top Ten le montrent : on attend du cinéma de l’audace et du cœur. L’éditorial de Positif du mois dernier faisait l’éloge des films bien faits et maîtrisés. Qu’en a-t-on à faire des films efficaces s’ils sont sans vie et sans affect ? La critique n’est pas là pour noter les belles carrosseries. Pas là pour admirer, mais pour aimer. Devant la plupart des films, on se demande en vain : mais qu’est-ce qui pousse l’auteur ? pourquoi a-t-il pris sa caméra ? Vouloir simplement filmer une actrice (Isabelle Huppert dans In Another Country) peut suffire à faire un film, si on la filme bien. Mais pour cela faut-il encore la regarder. Au fond, qui regarde encore ce qu’il filme ? C’est peut-être l’ultime critère de partage – celui qui permet d’éviter des scénarios filmés, de créer des personnages, d’inventer du contrechamp, de la lumière et du temps. À partir d’un visage, on peut tout reconstruire.



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